• mercredi , 3 juin 2020

Interview de François Bocquet : le monde d’après… le Covid-19

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Dans cette période de crise inédite, il est important de pouvoir avoir accès à une analyse d’expert. C’est pourquoi DLM NEWS a choisi d’interviewer François Bocquet, prospectiviste et psycho-sociologue du changement culturel, auteur d’un « Dictionnaire des mots en voie de disparition » où il s’interroge avec humour sur l’« art de s’accrocher à ce qui n’existe plus et de disparaître avec ». François Bocquet est également créateur d’un organisme de formation dédié à la transformation culturelle et individuelle.

François Bocquet répond à nos questions.

Quels sont les scénarios possibles à l’issue du confinement ?

Le « business as usual »

Ce premier scénario s’appuie sur une relance keynésienne énorme, avec une injection massive par les banques centrales de liquidités (qui seront annulées ultérieurement par de l’inflation). On peut imaginer une sorte de plan Marshall réussi à l’échelle mondiale, avec, comme résultat, la reprise du cours normal de la bourse et la restauration de l’économie d’avant à échéance d’un an ou deux. Il est même permis d’envisager, un retour au monde d’avant, en pire. Comme si cette crise n’était qu’un accélérateur de tendances. Comme si le COVID-19 ne pouvait rien apprendre à ces humains décidément incorrigibles que nous sommes.

Le carambolage de l’effondrement

Dans ce second scénario, inspiré par le collapsologue russo-américain Dimitri Orlov, une réaction en chaîne se déclenche. Comme dans un film à grand spectacle ou un opéra Wagnérien, on assiste à un carambolage global, à la fois sanitaire, économique, boursier et commercial, avec des risques de pénuries et de conflits pour les ressources rares. Cette situation ne manquera pas de déclencher une crise sociale avec une montée des violences, des guerres et des guerres civiles. À son tour, elle provoquera localement des crises politiques avec l’apparition de gouvernements autoritaires ou militaires. Le risque ultime est celui d’un effondrement culturel avec la perte de nos points de repère et de nos interdits primaires. La science-fiction est alors rattrapée par la réalité.

Les effets rebonds limités

Dans ce troisième scénario, plus optimiste, on peut imaginer assister à une stimulation de l’économie. Les ravages du COVID-19 imposent la reconstruction d’une économie locale plus résiliente. De nouveaux marchés explosent comme la santé, la sécurité, le télétravail, le divertissement, l’éducation à distance. Mais aussi le déploiement de services de proximité, la reconstruction du système de santé, la relocalisation industrielle. Ou encore la déconstruction des mégalopoles au profit des villages, le retour à la continuité du peuplement des époques préindustrielles. Une « destruction créatrice » à la manière de Schumpeter s’imposerait, un peu comme au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale où il a fallu reconstruire des villes en cendres. Une reprise en W avec des hésitations et des rechutes, des reprises illusoires, provisoires, partielles ou très localisées, peut aussi être envisagée.

Une transformation profonde de nos sociétés

Dans ce dernier scénario, hautement vraisemblable, le Coronavirus inverserait la tendance historique. Après avoir passé un demi-siècle dans la globalisation économique couplée à une intégration politique faible, on passerait à une gouvernance internationale couplée à une relocalisation de l’économie et de la société.

Qu’est-ce que cette crise risque de remettre en cause ?

Les déplacements professionnels quotidiens

La pratique du travail à distance va sans doute perdurer au confinement. C’est une bonne nouvelle pour la qualité de vie. C’en sera une moins bonne pour le prix du pétrole et le cours de la Bourse. Les fabricants d’automobiles et les compagnies aériennes peuvent se faire du souci. En revanche, les data center d’Amazon ou Facebook vont pouvoir se frotter les mains. On ne peut d’ores et déjà plus se passer de visioconférence, que ce soit sur Zoom, Microsoft Teams ou Google Meet. Or, plus ces technologies s’améliorent et se convertissent en habitude, plus les flux de personnes vont se réduire au profit des flux d’informations.

La fin de l’économie super-symbolique

Le confinement et la longue période de déconfinement à laquelle il faut s’attendre risquent de porter un coup fatal à l’économie « super-symbolique » au profit d’un retour à l’économie « réelle ». Il y aura sans doute, au temps de la reconstruction, une remise musclée des professionnels du service à faible valeur ajoutée. C’est-à-dire les cols blancs habitués aux horaires de bureaux, les intermédiaires commerciaux, les administrations fantaisistes, les amateurs de formulaires, les manipulateurs de phrases ou brasseurs de courant d’air. Le temps de la remise en cause va peut-être venir pour un certain nombre de professions intellectuelles ou libérales, mais aussi pour les utilisateurs compulsifs et passifs d’écrans en tous genres. La manipulation de l’information abstraite ne suffira peut-être plus à faire reconnaître son utilité sociale.

La stabilité monétaire

La stabilité monétaire risque également d’être mise à mal. Avec l’arme budgétaire, on risque de surenchérir sur l’utilisation de la planche à billets et le recours au « quantitative leasing » qu’on a utilisé à outrance en 2007, pour colmater la crise. Comme l’économie monétaire est de plus en plus décorrélée de l’économie réelle, on aurait dû, logiquement et depuis bien longtemps, se retrouver aux prises avec une méga-inflation comme en Allemagne en 1923 ou en France à l’époque de la Révolution Française. Jusqu’à présent, cette inflation correctrice n’a pas eu lieu, car elle était contrebalancée par deux phénomènes de déflation importée. D’une part, la délocalisation en Asie et d’autre part les gains de productivité de l’économie virtuelle. La donne change cette fois-ci, car les flux de marchandises pourraient diminuer avec les politiques de relocalisation industrielle. Ce n’est donc pas une bonne nouvelle pour les épargnants qui risquent de financer indirectement l’effort de guerre, par le biais de l’inflation galopante.

La mondialisation

Avec la crise, la mondialisation reflue. Le confinement imposé par le Coronavirus préfigure la « refragmentation du monde ». On constate un retour des frontières nationales. La question de la fin possible de l’Euro et peut-être de l’Europe se pose. Il convient également de rétablir des frontières physiques et digitales si l’on souhaite repartager le travail et en donner sa part au plus grand nombre. La « vieille Europe » a l’avantage d’avoir déjà connu le monde fragmenté : la refragmentation ne devrait donc pas être trop difficile. Les infrastructures sont toujours là et la géographie s’y prête avec ses petits villages, ses jardins, ses routes de campagne.

Les libertés individuelles

Avant le confinement, l’équation des problèmes mondiaux paraissait insoluble. Il fallait affronter simultanément la question du réchauffement climatique, l’effondrement de la biodiversité, de la déplétion de l’énergie et de l’explosion de la complexité. Or, le plus petit des êtres, un petit bout d’ADN, un million de fois plus petit qu’une cellule, s’est chargé par miracle de tout régler d’un coup. Tous les problèmes semblent s’évanouir d’un coup de baguette magique (du moins aux yeux de l’opinion publique). Tous les problèmes sauf un qui ne va cesser de s’amplifier, à moins qu’on ne le considère non plus comme un problème, mais comme un élément de solution. Il s’agit de l’affaiblissement des libertés individuelles et de la démocratie. Tout se passe comme si les restrictions de liberté étaient la solution et le prix de la sécurité.

Sommes-nous au commencement de l’effondrement ? 

L’avantage d’un effondrement c’est que par définition, il ne s’attarde pas. On pourra donc rapidement se remonter les manches pour reconstruire un monde meilleur. En d’autres termes, nous sommes peut-être moins au commencement de la fin qu’à la fin du commencement.

Par ailleurs, l’impact de la crise actuelle ne sera pas forcément universel, uniforme et durable. Cet épisode du COVID-19 n’est peut-être que le préambule à un effondrement plus grave encore, à une métamorphose de notre civilisation ou à une imbrication des deux. Mon objection à la théorie de l’effondrement global, c’est qu’elle est trop simpliste. Le monde n’a jamais été si peuplé, si complexe, si contrasté. Je ne vois pas pourquoi il s’aviserait soudain de devenir simple et facile à comprendre.

Ce choc de « simplexité », ou si vous préférez, de simplification complexe, constitue une invitation formidable à se remettre en cause, à s’interroger sur le Pourquoi plutôt que sur le Comment en profondeur, à explorer des paradigmes inédits, à expérimenter des comportements nouveaux en matière de résilience, d’autonomie, d’audace.

Oui, l’effondrement est peut-être à nos portes, dans toute l’étendue de sa diversité imprévisible. Le propos n’est donc plus de sonner le tocsin. Il est de réinventer le monde en urgence, à commencer par le sien.

Quelles sont les opportunités ouvertes ?

Le travail à distance

Le travail à distance présente évidemment plein d’opportunités avec le boom de la télémédecine, du télécommerce, ou de la téléformation. La télé-économie ne fait que commencer. On va voir émerger des écoles à distance, des cliniques, des mairies, des commissariats, des tribunaux, des expositions à distance.

La relocalisation

On peut aussi imaginer la réapparition des commerces de proximité, des fêtes de village, des artisans et des marchés locaux. Tout un monde, que j’ai connu dans ma petite enfance, est peut-être à reconstruire. Dans cette hypothèse, un avantage de la France réside dans la résilience naturelle qu’elle doit à son histoire et à ses nombreux villages. Sur les 80.000 communes européennes, près de la moitié est constituée de petits villages français où tout peut se faire à pied. L’urbanisme et l’aménagement du territoire antérieurs à 1900 sont bien mieux adaptés à un monde sans déplacements que ne le sont par exemple les villes d’Amérique du Nord ou les banlieues pavillonnaires que l’Allemagne a reconstruites sur ce modèle.

Le désengorgement des mégalopoles

On constatera parallèlement un désengorgement des mégalopoles et surtout des banlieues dépourvues de centre-ville.

La revanche de la matière et de la vie sociale

D’autres opportunités se présenteront dans les relocalisations de l’industrie légère, la permaculture, les services de proximité immédiate, les relations humaines effectives. La réalité matérielle et sociale s’apprête à prendre sa revanche.

Le triomphe de l’État Providence

L’État Providence effectuera lui aussi son retour en fanfare. Même aux USA, on réalise la nécessité d’une protection sociale pour tous. L’état redéfinira les industries stratégiques comme la pharmacie, les nouvelles technologies ou les énergies renouvelables. On peut prévoir un retour en force de l’interventionnisme économique.

Le Revenu Universel Européen

Déjà certains experts parlent d’un projet de « revenu universel européen », en contrepartie, bien entendu, d’une honnête limitation des libertés et d’un contrôle accru des citoyens. L’idée fait son chemin partout depuis un certain temps. Bien d’autres réformes, comme celle des retraites, pourraient être annexées. Le moment est particulièrement favorable. Bienvenu dans le Meilleur des mondes !

Plus de sécurité… et moins de liberté

Plus de sécurité, c’est plus d’État-Providence, mais également plus de dépenses publiques, plus de contrôle et de surveillance. Plus de corporatisme, davantage de frontières. Ce sera donc moins de liberté pour circuler, pour s’exprimer, pour travailler, pour entreprendre. L’inconvénient des belles machines bureaucratiques, c’est que quand le moment de reconstruire est venu, elles étouffent l’initiative individuelle, c’est-à-dire la création de richesses nouvelles. Le court terme risque donc de plomber le long terme. Mais on ne peut pas gagner sur tous les tableaux en même temps. La sécurité se nourrit de la perte des libertés, et réciproquement.

L’avènement de l’« Empire »

Aujourd’hui, le « confinement » en Inde, en Afrique, dans le « Sud » désigne une réalité très différente de la nôtre. En effet, on parle là-bas d’expulsion des pauvres hors des villes, d’explosion de la contagion dans les campagnes avec les problématiques du travail et de la promiscuité forcés. Avec l’absence de système de santé, ce confinement risque de produire une bombe humaine qui risque de nous revenir dans un effet boomerang. On ne peut donc pas exclure l’édification d’un « mur » entre une confédération des pays développés, qui se rassembleraient sous la bannière d’un « Empire ». Et l’autre, une « Barbarie », zone de danger, poubelle et quelquefois laboratoire. Cette situation ne serait pas sans rappeler la fin de l’Empire Romain avec des légions qui guettaient aux frontières. Il y aura des opportunités dans le domaine de la sécurité internationale.

L’émergence d’un nouveau récit

Après un siècle de mondialisation croissante, on va peut-être idéaliser le repli sur les communautés locales, comme au temps du Moyen-Âge avec des châteaux forts, des monastères, des villes fortifiées. L’Histoire aime les effets de balancier. Peut-être assistera-t-on même à l’éclosion d’une nouvelle « religion ». En 380, l’Empereur Romain Théodose, voyant son empire s’effondrer, avait institué en religion d’État, un Christianisme qui ressemblait fort à un totalitarisme de la relocalisation et de la charité. On peut de nos jours imaginer un totalitarisme de l’Écologie locale, un National-Socialisme en chemises vertes. Ce changement culturel pourrait inspirer bien des prophètes et des poètes. Toute civilisation nouvelle a besoin de ses légendes et de ses chansons.

Allons-nous évoluer vers un monde à deux vitesses ?

Peut-être allons-nous effectivement assister à l’émergence d’un monde à deux vitesses, où il n’y a plus de place que pour les « géants » (numériques) et les « nains » (ancrés dans la réalité).

Ce sera une chance pour les centres numériques, comme Amazon, mais également pour les petits acteurs locaux, comme le boulanger du village. Seront à l’inverse, menacés : les acteurs transversaux de taille moyenne, comme les PME de services.

D’une part, on peut s’attendre à un triomphe de l’économie virtuelle avec la télémédecine, le téléachat, la téléformation, le télédivertissement. Dans cette économie digitale, le meilleur rafle habituellement toute la mise, comme l’illustrent à merveille les GAFAM. Les géants du numérique seront donc les grands gagnants de cet épisode.

D’autre part, on risque d’assister à la revanche de la périphérie physique. Les petites villes et les villages isolés vont redevenir attractifs. Les commerces de proximité vont se redévelopper comme les réseaux de voisinage et d’entraide.

Jadis, on avait des villas gallo-romaines, des abbayes du Moyen-Âge.

La société risque alors de se fragmenter en trois segments antagonistes comme les trois sommets d’un triangle. D’une part, les « infocrates » qui dominent le monde, les ressources des territoires excentrés. D’autre part, un « néo-prolétariat » constitué de l’ex-middle class des vastes banlieues décapitées. Ce dernier segment risque d’être un foyer de violence et de révolte contre les deux précédents.

Un scénario de science-fiction pourrait alors faire apparaître à terme deux types de lieux étanches : les « bulles » et les « camps », selon que vous soyez puissant ou misérable. 

Les « bulles » pourront par exemple être le centre des capitales comme Paris, Amsterdam, la Suisse, ou Singapour. Elles pourront être aussi sous terre, sur l’eau, sous l’eau, dans le ciel ou sous le sol d’autres planètes.

Parmi les « camps », on peut imaginer des bidonvilles en Amérique du Sud, en Afrique, mais aussi en Europe. On y sera peut-être neutralisé en masse par le divertissement, la proximité de stades et de parcs d’attractions. À Rome, on neutralisait les turbulences du peuple par les jeux du cirque ou les spectacles de gladiateur.

Comment risque de se fracturer la société ?

Il est vraisemblable que plusieurs types de polarisation vont se superposer. Le COVID-19 risque bien d’exacerber les inégalités déjà bien palpables juste avant.

Les puissants et les démunis

D’un côté, il y aurait les puissants comme les propriétaires d’une propriété au vert, les propriétaires de leur logement, les détenteurs d’un capital, ou encore les maîtres d’internet. De l’autre, il y aurait les démunis, les confinés dans un studio en banlieue, les locataires incapables de payer leur loyer ou les livreurs de repas à bicyclette.

Les technophiles et les technophobes

La société peut également se fracturer entre les sur-connectés et les déconnectés. D’un côté les « technophiles », virtuoses du travail à distance, détenteurs d’expertises pointues, pourvus d’une grande capacité d’auto-apprentissage. Ces technophiles seront transhumanistes. Ils aspireront à devenir des « humains augmentés ». Ils se caractériseront par leur autonomie, leur résilience, leur capacité de mutation. De l’autre les « techno-largués » : personnes âgées dépassées par la technologie, apprenants passifs, Zombies coincés entre Netflix et les pizzas de Deliveroo.

Les indispensables et les « inutiles »

Cette troisième facture opposerait ceux qui parviennent à conserver un vrai travail à ceux qui seront déclassés. D’un côté les « indispensables » : industriels, ingénieurs, routiers, agriculteurs, commerçants, éboueurs, infirmières, médecins, chercheurs. De l’autre côté la grande armée des « inutiles » ou plus exactement des inutilisés. Le confinement du printemps 2020 nous offre la démonstration à grande échelle qu’avec uniquement 30% des salariés qui continuent à travailler, les besoins fondamentaux continuent globalement à être satisfait. La société peut dans l’ensemble fonctionner avec 70% de ressources humaines inutilisées.

Au début 2020, un grand nombre d’emplois étaient donc en trompe-l’œil. Selon le sociologue américain David Graeber, beaucoup n’étaient que des « bullshit jobs », c’est-à-dire des professions artificielles destinées à neutraliser l’angoisse et le pouvoir de nuisance des middle class par l’illusion d’une utilité sociale.

Dans l’Antiquité Romaine, on neutralisait les citoyens en leur offrant du pain et des jeux du cirque. Nous entrons peut-être dans un monde où les robots couplés à l’Intelligence Artificielle (IA) suffiront à couvrir la plupart de nos besoins matériels et même émotionnels. Dans le « monde d’après », il n’y a peut-être plus de travail pour tout le monde. La technologie a démultiplié la productivité. La relocalisation a fait chuter la demande.

Pour les prolétariats du futur, il y a pire que l’exploitation des travailleurs par le capital. Le risque se trouve désormais dans le déclassement et l’inutilité.

À quelle conclusion peut-on aboutir ?

Quand un monde finit, un monde est à construire. Et il y aura toujours de l’aventure à vivre pour ceux qui en seront dignes.

 


Un grand merci à François Bocquet qui a partagé sur notre média son analyse pertinente du contexte actuel. Une analyse qui nous pousse à ouvrir les yeux et nous poser les bonnes questions sur notre quotidien chamboulé.

Et vous, avez-vous un avis sur « l’après » coronavirus ? Réagissez à cette interview de François Bocquet en commentaires !

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